fable paysanne

Jacques le paysan et les primaires socialistes

Vu de dessus par les montagnes, Jacques le paysan avait terminé la collecte de 25 kilos de pommes de terre. Le soleil de midi pressait. Sa bouche était sèche. En majorité plus petites qu’attendu, il regarda les patates en train de recevoir pour la première fois la lumière. Libres mais aussi avec cette tristesse à l’avance des poissons frais de l’eau. Là à côté le torrent glissait. Comme d’habitude, difficile de savoir s’il chantait. Il se demanda combien de semaines de nourriture avaient été sécurisées, si jamais de ces patates il avait dépendu pour vivre. En ramassant ses gants il essaya de secouer la poussière minuscule de ses vêtements. Inutile effort. Jacques commença à parcourir les cinquante mètres entre la petite parcelle et sa maison. Si distante.

Le paysan avait entendu des primaires du parti socialiste à la radio. Après de l’invention d’un pré candidat et de sa des-invention pour les mêmes radios, il ne pouvait pas bien comprendre. Ni les pourquoi ni les comment. Fidèle aux préoccupations de ses voisins, Jacques se souvint de l'enthousiasme léger de cinq ans auparavant et de l’étouffement tout de suite. Encore une fois le sentiment d'avoir été floué, cette histoire de la participation, des jurys populaires. Aussi le soupçon que rien n'était vraiment disponible pour s’en sortir du piège. Paris est certainement encore un lieu inaccessible, même impensable.

Là-bas il avait toujours eu des hommes et des femmes de pouvoir. Lointains, ces gens étaient aussi séparés du reste : ils habitaient une autre ville, un autre pays à sept mètres au-dessus de son village et de son propre territoire. Une autre langue, aussi, la-langue, leur-langue. On pouvait les regarder au plafond, c’est à dire le pavement de leur monde, se déplacer, réunir, bavarder, conspirer, leurs gestes d’alliance et d’inimitié passagers et professionnels. Employés du pouvoir, se dit-il.

Employés de qui, se demandait-il à nouveau et sans réponse. Ces hommes et femmes de pouvoir luttaient spécialement et peut être surtout pour rester dans leurs emplois et pour obtenir des postes de plus en plus encombrés. Leurs idées et programmes, leurs propositions et dénonces avaient peu à voir avec les gens comme lui ou plutôt avaient comme intention celle de séduire aux gens comme lui; constructions de charme, des châteaux en Espagne, tous étaient des expressions d’une lutte pour un travail à vie.

La semaine dernière, une conversation avec les voisins Gustave et Marie. Son ami lui avait dit que dans chaque parti politique il trouvait des propositions avec lesquels il était d’accord. Un pair de choses de Mélenchon, trois des socialistes, d'autres mesures de Sarkozy et de Le Pen. Gustav avait déclaré que, idéalement, les partis devraient s’accorder autour d’un mélange raisonnable et que, comme un tel accord n'était pas possible, il faudrait imposer par décret populaire la dissolution de tous les partis, établir d’autres règles du jeux. Rester avec les mesures adoptées par référendum, puis finir avec la présidence. La présidence était le grand problème. Marie pour sa part avait dit que rien n’était de son intérêt ; partis et hommes politiques, programmes et promesses,  ils étaient tous de la plus grande merde. Tout l’ennuyait. Jacques regardait les mains de Marie où les rides étaient récentes.

À la mi- quarantaine Gustav et Marie travaillaient dur, ils avaient un petit patrimoine en partie pierre et un peu d’argent disponible le cas échéant. Ils n’étaient pas des pauvres, loin de là. Gustav dit de ne pas avoir peur de devenir pauvre. Il  voulait parler politique, volontiers. Il avait des idées et s’exprimait de temps en temps, quelques fois au long du potager avec les voisins. Le vieux Georges, toujours gaulliste. Et encore ces deux instituteurs et le cycliste solitaire. Marie préférait se construire une ignorance volontaire, une sorte d'immobilité qu’elle sentait protective. Elle occultait que finalement son choix serait Le Pen, cette fois la fille, et encore pour emmerder. Et peut-être pour se desemmerder. Coquilles du pays sans souffrance visible, la parole devenue difficile, tous se méfiaient.

Jacques sentait l’arrivée des mots d’ailes brulées : pouvoir, confusion, désordre, silence, brouillard, mur. La chapelle sur le chemin en crête semblait être flammes. Le parti socialiste avait été capturé par ces hommes et ces femmes de pouvoir. Sourde, le parti n'était plus un choix pour ceux qui depuis longtemps pensaient appartenir à une culture de gauche –celle de Mort aux vaches, c’est certain et encore celle de Y a des jours où je voudrai être un cheval. Les valeurs comme les pommes de terre ou les enfants, il faut les garder, les voir se développer, les admirer et les partager moyennant une pratique de vie. En revanche, pour ceux du plafond là en haut les valeurs sont des mots qu’on échange à besoin, des gestes de circonstance.

Jacques pensait que cinq ans de Sarkozy avaient été quelque chose d’insupportable, et que cinq en plus étaient au-delà de ce que lui pouvait supporter. La présidence était pour ce monsieur le seul objectif : le grand prix de la dance au plafond. Devenir bâtonnier de la confrérie, le représentant de soi même. Le sortant avait fait trop de dégâts, par exemple cet avion d’aujourd’hui volant sur le berceau de la Durance en train de se préparer pour une guerre montagnarde là où les sommets tuent sans gloire possible. Ce mec avait menti à maintes reprises, poursuivi à tant des ses amis du plafond, avait désuni presque à tout le monde. Ici au village seul le Tour de France fut un moment d’union : exceptionnels quarante seconds fuyants d’arc-en-ciel, extraordinaire bruit des motards, surprenants bonbons jetés à toute vitesse.

C’était une consolation pour Jacques de s’écouter dire « le sortant ». Ce type-là avait conduit le pays à un tel état de désordre et de désespoir. 62 millions de coquilles habitées par 62 millions de variétés différentes du mariage de la peur et de la méfiance. Lui-même dansant au plafond, le parti socialiste n’avait été pas en mesure, avec ses hommes et ses femmes de pouvoir, de faire quelque chose pour empêcher à Sarkozy d’obtenir le poste. L’était maintenant ? En silence, il continua vers sa maison envahie par le soleil de fin d’été.

À moins, pensait Jacques le paysan, que ces hommes et ces femmes de pouvoir n’aient commis, en raison de querelles internes et de leurs petites luttes pour l'emploi, une erreur. Les primaires, elles sont peut-être une erreur de ces accapareurs responsables de l'impuissance de l'opposition, de la surdité et du mutisme qu’ont devenu sa musique.

Si je vote lors des primaires, si d’autres comme moi votent lors des primaires, peut-être nous pouvons profiter de cette erreur. Ce ne seront pas eux qui auront choisi le candidat, fait la décision. Voici mon idée, dit le paysan. Petite idée, reconnaît-il. Les candidats semblent être six mais en réalité ils sont deux. Aubry bien entendu et Hollande, ces deux là. Gens du plafond, c’est clair.

Les pommes de terre exigent de la patience. Une centaine de kilos rêvée mais en réalité une récolte de vingt. Ni gauche ni droite, patates du plafond, n’ont plus de sens pour Jacques. Voici mon idée, continuait-il, rétablir les différences. Des différences ici sur le territoire au dessous du plafond. Disons Hollande, des autres peuvent dire Aubry. Tous les deux fragiles, sans sel sans beurre. Si je vais voter pour Hollande lors des primaires, si d’autres vont voter Aubry, quelque soit celui gagne moi et les autres nous aurons fait le choix.

C'est une intuition de cheval pour épouvanter les vaches, dit l'homme déjà à l’entrée de sa maison. Une illusion colorée. Il ouvrit la porte. Une voix du dedans demandait de ne pas entrer plein de poussière comme il l’était. Dévasté encore une fois, il regarda la parcelle où les pommes de terre étaient au soleil. En train de sécher, libres comme des poissons frais de l’eau un seul unique instant.