Mediapart : Les habitants de Saint-Denis vitupèrent contre la candidature Sarkozy
15 février 2012 | - Mediapart.fr
Rejet massif. De tous les habitants de La Plaine, côté Saint-Denis (93), rencontrés ce samedi matin, faisant leur marché, congelés sous la halle éventée de la rue de la métallurgie, pas un pour sauver Nicolas Sarkozy. Entre les fruits et légumes, le poissonnier et le volailler, quel que soit leur bord politique, droite, gauche, extrêmes, pas un pour lui trouver un début d’intérêt ou une once d’excuse. Auprès des flammes d’un feu sauvage, cageots brûlant à même le sol, pas un pour se projeter dans l’avenir avec lui (lire notre «Boîte noire» et notre «Prolonger»).
Officiellement candidat à l’élection présidentielle ? Dans ce quartier populaire de Seine-Saint-Denis, où le chef de l’État n’est plus revenu à la rencontre des riverains depuis son passage en juin 2010 à la Cité des 4 000, à La Courneuve – celle qu’il voulait «nettoyer au kärcher» en 2005 quand il était ministre de l’intérieur –, le rejet est massif, net et violent.
À la différence des Francs-Moisins et de ses barres surplombantes de l’autre côté du canal Saint-Denis, La Plaine est une zone horizontale d’entrepôts et de chantiers, mélange post-industriel d’immeubles centenaires, sur l’avenue du Président-Wilson, de squats et de masures délabrées, dans l’ancien quartier espagnol, et de nouveaux logements en accession à la propriété. Une France pauvre, ouvrière et immigrée, à proximité d’une France appauvrie, d’ex-Parisiens à la recherche d’une pièce supplémentaire ou de Franciliens se rapprochant de leur lieu de travail. Incontournable, le Stade de France à l’horizon, à quelques centaines de mètres de là. La présence du président de la République, les soirs de «grands» matchs, dans les loges officielles, attise la détestation qui s’est cristallisée contre lui au fil du quinquennat.
Depuis 2000, le département enregistre les plus forts taux d'abstention du pays : record au premier tour des dernières cantonales, record encore au deuxième tour des législatives de 2007 (65,8 % dans la 7e circonscription), et plus de 63 % aux régionales de 2010. En 2007, il s'était mobilisé pour la présidentielle (17,6 % d'abstention le 6 mai contre 16 % au national). Mais surtout pour une candidate : Ségolène Royal, qui y avait recueilli 56,5 % des voix. Cinq ans plus tard, le candidat socialiste François Hollande ne suscite pas le même engouement que sa prédécesseure. Autre inconnue du scrutin ici : le score du Front national. Le 8 janvier, Marine Le Pen a, chose improbable dans le passé, choisi Saint-Denis pour organiser sa galette des rois, inquiétant autant qu'elle a suscité d'intérêt. L'élection reste ouverte dans ce quartier qui, en quelques années, est passé de 3.000 à 17.000 habitants. Même si Sarkozy, lui, fait consensus.
«Assez ! Qu’il se casse ! Cet homme a détruit le travail, la santé et l’éducation. Son quinquennat, c’est que du négatif. Je n’en tire rien de bon, rien du tout ! Il nous a mis les uns contre les autres, il nous a pris notre argent, il a mal géré la crise : il a demandé aux gens de se serrer la ceinture trop tôt, il a donné des aides publiques aux entreprises trop tôt. Et maintenant que la crise est là, il n’y a plus rien à faire.» Consultante «senior» dans une société de service informatique, Odile La Planeta, habitante du quartier depuis 17 ans, est l’une des plus vindicatives.
Main tendue emmitouflée, elle désigne la résidence où elle vit. Du neuf. Elle y a acheté un appartement en rez-de-jardin, après avoir vécu dans un vieil immeuble en bordure de l’autoroute du nord, aujourd’hui recouverte. Son remboursement l'emmènera jusqu’à 2027, mais elle se sent rassurée d’avoir son «chez elle» à un moment où elle voit «le monde s’écrouler» autour d’elle.
Dans sa vie, elle n’a voté qu’une fois à droite, en 2002, «pour faire barrage à Le Pen». À droite, elle trouve la campagne «nulle»,«ils nous prennent pour des imbéciles». À gauche, ce n’est guère mieux. François Hollande ? «Même pas en photo. J’en ai marre des gens qui ménagent la chèvre et le chou. En plus, lui et les autres du PS ont lâché Ségolène Royal en 2007, je ne le leur pardonne pas. S'ils ne l'avaient pas fait, on n’aurait pas eu cinq ans de Sarkozy. Alors, cette histoire de vote utile, ils n’avaient qu’à y penser avant !»
Militante CGT, Odile La Planeta, veut «une femme pour présider la France». Eva Joly, la candidate d’EELV ? Elle lui reproche son manque de «punch». Du coup son vote se portera vers Nathalie Arthaud, la représentante de Lutte ouvrière, qu’elle a vue «à la télé» et en meeting. «Ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle dit "On casse tout". Et aujourd’hui il faut tout casser, ça ne marche pas, ce n’est pas la peine de poser des rustines à gauche à droite !»
«Sarkozy a abandonné la classe ouvrière !»
Profil politique opposé de l’autre côté de l’étalage, mais même ras-le-bol du chef de l’État. Derrière ses ananas et ses pommes bravant le froid, le primeur, la quarantaine, habitant de Clichy-sous-Bois, se présente comme un «électeur de droite». Il a voté Nicolas Sarkozy en 2007, mais on ne l’y reprendra plus. «On regrette tous d’avoir voté pour lui, je ne le referai pas, ça c’est clair !» «Il a abandonné la classe ouvrière !», gronde son père à côté, en pesant des carottes.
«On était emballé par son discours, reprend son fils, il nous semblait qu’il allait révolutionner les choses, réformer, et le résultat c’est que nous, petits commerçants, on paye beaucoup plus d’impôts qu’avant. Le travailler plus pour gagner plus ? On fait plus d’horaires mais on ne gagne pas plus. Les heures supplémentaires, je n’y crois pas. Les niches fiscales, ça a favorisé les riches et ses amis qui sont à la tête des grandes entreprises. Il a demandé beaucoup de sacrifices, mais il a été le premier à s’augmenter. Il y a des choses qu’il n’aurait pas dû faire, le Fouquet’s, le yacht. Il y a un exemple à montrer, surtout en ces temps difficiles. Les petites retraites, ça ne s’est pas amélioré, je le vois avec les petites mamies qui viennent ici, c’est plus difficile pour elles. On devrait d’abord s’occuper de nos gens (les Français - NDLR). C’est aussi difficile pour les étrangers, mais nous, en tant que Français, on ne nous a jamais aidés.»
Ces propos à l’égard des étrangers ne l’empêchent pas de penser à voter pour Jean-Luc Mélenchon en 2012, car il aime son discours «sur la dette, le capitalisme» et la défense des «ouvriers». Marine Le Pen n'est «pas la solution» pour lui, mais elle l'est pour son entourage. «Les affaires, en veux-tu, en voilà. Il n’y a que ça, les mallettes, Karachi, Guérini à Marseille, c’est une honte incroyable, à vous dégoûter de la politique. C’est vrai qu’avec tout ça, j’entends beaucoup de gens dire, des ouvriers, des commerçants, qu'ils vont voter pour elle. Ils l’appellent "Marine". On en parle beaucoup.»
La volaillère, elle, habite près de la mairie d’Aubervilliers et ne vote pas parce qu’elle n’a pas la nationalité française. Mais elle aussi trouve qu’«il y a trop d’assistanat» et estime que Nicolas Sarkozy «n’a pas tenu ses promesses». «Ils sont tous pareils, pour moi, tous pareils, ils courent après le pouvoir. Sarkozy aurait dû se serrer la ceinture lui-même. Leurs avantages, leurs salaires, c’est indécent ! Ces gens du système ne sont pas dans la réalité de la vie des gens de tous les jours. J’ai entendu à la télé combien ils dépensaient pour faire un voyage, c’était fou, quand même, c’était des milliers d’euros. Quand on voit qu’il y a des gens qui n’ont rien, qui n’ont pas de quoi manger, qui ramassent dans les poubelles à la fin du marché, c’est inadmissible !»
Sur le stand à côté, Jean Abrantes, le poissonnier, ne votera pas pour la première fois cette année. «C’est fini. J’ai toujours voté, mais là, c’est fini. Et mes enfants, c’est pareil. J’ai tout essayé, droite, gauche, ils sont tous pareils, même le centre ! Là, ça suffit ! Au gouvernement, ils volent, ils volent et le pire c’est qu’ils vous expliquent comment faire pour voler.» La campagne ? «Je n’ai pas le temps de la suivre. À minuit, je me lève, je fais quatre marchés, Saint-Denis-centre, Épinay et Saint-Ouen. Sarkozy, j’ai rien à lui dire, il trouve toujours des excuses. Moi, j’attends des responsables politiques qu’ils fassent travailler les fainéants, des aides y en a trop, mais attention, en même temps, il faut augmenter les salaires. On ne peut pas faire travailler les gens pour une poignée de cerises.»
À 60 ans, Rabia tient, elle, le stand des produits cosmétiques et autres chouchous. Professeur de lettres en Algérie, arrivée en France avec ses enfants il y a dix-neuf ans pour fuir son mari, elle est à bout de force. Délogée du parvis de la gare de Saint-Denis, elle a vu ses revenus mensuels fondre de 2.500 à 400 euros en venant à La Plaine, sur ce petit marché de la halle Nozal, où les clients sont moins nombreux. «Je dois payer les études de mes filles en Angleterre, avec mon crédit chez Carrefour, je n’y arrive plus.»
Alors, la présidentielle, ce n’est pas sa priorité. «Ma fille me dit "je suis devenue un poids pour toi". C’est pour ça que je suis là, à travailler dans le froid, je récolte 70 euros et je me dis, "c’est toujours ça, c’est mieux que de rester à la maison". J’ai tapé à toutes les portes pour renouveler mon autorisation au marché de la gare. J’ai vendu tous mes bijoux pour assumer le loyer de ma fille. Je prépare son avenir, je lui ai dit "tu décroches les diplômes ou je te décroche les yeux". Alors, Sarkozy, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Ils sont tous pareils. Avec sa TVA, il est pour qui ? Pour les petits commerçants ou pour les riches ? Nous, déjà, on achète à 19,6 et on gagne rien, alors…»
«Vous voyez ma couleur... On n’a pas l’impression d’être français à part entière»
Retour dans la travée centrale du côté des chalands. Issu d’un milieu modeste, Dominique, 43 ans, habite le quartier depuis deux ans. Cadre informatique à Nanterre, il n’est pas déçu par Nicolas Sarkozy... il n’a jamais placé ses espoirs en lui. Ancré à gauche, il a voté pour Olivier Besancenot puis Ségolène Royal en 2007. Cette année, il pense voter dès le premier tour pour François Hollande, sans conviction : «C’est le moins pire, c’est tout !»
L'actualité et la campagne le déçoivent. «Ce début, ce n’est pas terrible. Il y a les affaires politico-judiciaires, Woerth. Et sinon, il n’y a que des petites phrases, des polémiques. Regardez Guéant avec son discours sur l’inégalité des civilisations, franchement, il faudrait qu’il consulte un historien. Vous voyez ma couleur, alors quand j’entends ça... On n’a pas l’impression d’être Français à part entière. Ce n’est pas nous qui décidons, c’est l’image qu’eux renvoient. Je ne comprends pas qu’au XXIe siècle, avec l’histoire qu’on a eue, on en soit arrivé là.» Pour lui, tout cela ne correspond en rien à la réalité du quartier. «Ici, c’est très cosmopolite, et les différences de nationalité et de couleur, ça passe au-dessus de nos têtes, on vit en harmonie.»
Quel bilan tire-t-il du quinquennat Sarkozy ? «C’est simple, vous prenez tout ce qu’il a pu dire et faire et vous tracez un trait. Il n’a rien fait, même les gens de son camp le disent en catimini, "on va avoir un bilan difficile à défendre". Il a dépensé des sommes folles, il n’a rien fait pour les chômeurs et les travailleurs. Tout est arrangement entre amis et combines de couloir. Pour les banlieues, sur la sécurité, il n’a rien fait non plus.»
Même logique pour Benoît, habitant du quartier, 44 ans et employé dans la maintenance chez un sous-traitant de la BNP. Noir, lui aussi, il fulmine contre le ministre de l’intérieur. «Guéant, il n’est pas civilisé ! Il a fait de ces gaffes, celui-là, déjà l’autre jour sur les enfants étrangers qui ne réussissent pas à l’école, c’est des conneries tout ça ! Mais qu’est-ce que vous voulez qu’on dise ? C’est l’État, on ne peut rien contre l’État !» «Sarkozy, ajoute-t-il, c’est le président des riches, il n’a rien fait pour les pauvres. Il a augmenté son salaire, il ne se soucie pas des autres et, au dernier moment, il revient, et il parle du social. Il a beaucoup promis, il n’a rien fait, maintenant c’est trop tard !»Comme Dominique, il est tenté par le candidat socialiste, «un démocrate» qui «est parti de rien» et «s’est battu pour arriver là».
Élue écologiste à la mairie de Saint-Denis, en charge des questions de santé, Virginie Le Torrec vient elle aussi faire ses courses au marché de La Plaine, le samedi matin, après avoir conduit sa fille à son cours de flamenco. La campagne présidentielle la déçoit «beaucoup», parce qu’«elle parle très peu du fond, elle parle très peu des questions qui inquiètent nos concitoyens comme la santé et le logement. Ce n’est pas la dette en soi qui est un sujet, c’est comment on finance un système de protection sociale de qualité pour tous». Elle la trouve aussi «assez ennuyeuse» avec «ces candidats qui parlent beaucoup d’eux-mêmes et ces médias qui passent trop de temps à parler du caractère de Nicolas Sarkozy ou des kilos en moins de François Hollande».
Le rejet du chef de l’État, elle en fait le constat régulièrement, en discutant avec les uns et les autres. «Dans les réunions de quartier, ce qui vient c’est le rejet d’une politique brutale, c’est le rejet d’un président distant des Français, qui vit dans un autre monde. Mais, dans les réunions de quartier, les habitants sont très rarement dans le commentaire de ce qui se passe au niveau des partis sur la scène politique nationale médiatique. Ils nous en parlent très peu. J’ai le sentiment que ça ne les intéresse pas et, quelque part, ça ne m’étonne pas.»
En tant qu’élue de gauche, elle regrette l’absence d’élan dans son propre camp, comme en 1997 lors des législatives autour de la gauche plurielle. «Cette année, j’ai l’impression de campagnes juxtaposées et d’un manque de dialogue entre nous. Ça me soucie, chacun prépare son poulain et personne ne prépare la suite. Et évidemment, c’est habituel, les ‘petits’ candidats n’ont pas de place», déplore-t-elle, évoquant aussi bien Eva Joly que Jean-Luc Mélenchon.
Dans la poussette, sa fillette s’impatiente. Tout le monde a froid. Même les commerçants, habitués aux intempéries, peinent à se réchauffer. Ils sont au milieu des bourrasques depuis six heures du matin. À l’entrée du marché, des militants du Front de gauche activent le feu tout en distribuant des tracts, les clients se pressent de terminer leurs achats.
«Les habitants des quartiers sont au bord de la dépression nationale»
Direction la Maison de quartier de la rue Saint-Just, à quelques dizaines de mètres de là. On y retrouve Hocine Taleb (déjà croisé lors de ce reportage), responsable de l’association Rackham et membre du Conseil consultatif des citoyens étrangers. Très actif dans la vie de la cité, politisé depuis toujours, la trentaine, Algérien, quasiment né en France, marié et père d’un enfant, il n’a pas le droit de vote. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une analyse rodée sur le bilan «liberticide et anti-social» de Nicolas Sarkozy.«Les habitants des quartiers, qui vivent là, qui travaillent, qui font les boulots les plus durs, le nettoyage, la sécurité, tous ces gens sans lesquels les entreprises ne tourneraient pas, le président les a blessés. Tous ces gens qui se lèvent tôt, qui prennent le RER, qui passent 4 heures dans les transports en commun, vont voter pour se débarrasser de lui. Les gens n’en peuvent plus, ils sont au bord de la dépression nationale !»
Premier désastre du quinquennat, selon lui, les discours «anti-immigration» et «stigmatisant toute la banlieue» rabâchés par le chef de l'État et certains de ses ministres. Des propos qui «montent les uns contre les autres» et ne sont partagés, selon lui, que par une minorité de Français (vidéo de 3'59) :
«Tout le boulot du ministère de l'intérieur, depuis le débat du quinquennat, a une cohérence, un but : semer la graine», analyse-t-il. La «graine», c'est l'idée que «l'islam» serait«l'ennemi». Il raconte comment «ces débats (sur l'identité nationale, l'islam) nous obligent nous (personnes d'origine maghrébine - NDLR) à rassurer, à nous justifier». «Cette graine grossit à coups d'images médiatiques», déplore-t-il, et elle s'accompagne d'une «politique à fond à droite» (vidéo de 3'24) :
Les quartiers populaires ont-ils une place dans la campagne actuelle ? Pour lui, les candidats «s'arrachent le vote ouvrier» mais «on ne parle plus des quartiers populaires».«Ça va commencer à arriver si demain on parle d'insécurité. Si t'as quatre tirs à la kalachnikov dans une des banlieues, ah là ça va intéresser», se désole-t-il. Il déroule les mesures prioritaires, selon lui, pour ces quartiers (vidéo de 4'29) :
Hocine Taleb est plus inquiet du manque d'intérêt des gens pour la politique que du taux d'abstention aux élections. Il dénonce «un vote Star Ac'» et «la télé» comme seule source d'information : «Les gens répètent ce qu'ils ont entendu à la télé.» Il décrit son «candidat idéal» (vidéo de 3'43) :
Selon lui, Ségolène Royal a été «une des rares» à avoir réussi à «rassembler et intéresser autant les quartiers populaires à la politique». Ce qui n'est pas le cas de François Hollande, pense-t-il, dont le cabinet «est plein de financiers, comme Sarkozy». Il parle de la gauche dans cette vidéo et de la campagne de Marine Le Pen dans celle-ci.
«Moi, je le dis haut et fort : ce serait Le Pen, même si je suis étrangère»
Ultime changement de décor. On remonte la rue de la Procession vers le nord, jusqu’à la nouvelle école intercommunale et sa cheminée enrubannée. Juste en face, l’ancien patronage espagnol, au 10 de la rue Cristino-Garcia, fondé au début du siècle par des frères clarétains pour venir en aide aux ouvriers immigrés, les maintenir dans la foi catholique… et empêcher le développement des idées anarchistes et communistes. Lieu emblématique de ce que fut la Petite Espagne, le Hogar de los Españoles est devenu une association, qui accueille le week-end ses adhérents, venus de toute la région parisienne, pour diverses activités culturelles.
Carmen Alonso tient le bar à tapas décoré, rouge, jaune, aux couleurs de l’Espagne. Elle est arrivée toute petite à Saint-Denis, ses parents ont vécu aux Francs-Moisins, elle est repartie vivre en Espagne pendant quinze ans et elle est revenue vivre en France à 32 ans.
Mère de trois enfants, elle n’a pas la nationalité française. Mais elle sait pour qui elle voterait. Et elle n'est pas la seule. Autour d'elle, plusieurs clients partagent son opinion.«Moi, je le revendique et je le dis haut et fort, ce serait Le Pen, même si je suis étrangère. Parce que Saint-Denis, j’avais de très bons souvenirs de mon enfance. Mais quand je suis revenue, j’ai été très déçue. Les immeubles d’abord, ils ont fait trop d’immeubles accolés les uns aux autres et… la population qui a beaucoup changé. Ça s’est détérioré. Mes filles, j’ai dû les scolariser dans le privé. Paillard (le maire), quand il vient ici, ça dégénère. Ils nous ont promis beaucoup de sécurité, mais il n’y en a pas.»
Elle a un logement social au centre-ville, reconnaît que «les appartements sont superbes», mais ne décolère pas contre les «parkings qui nous coûtent une fortune, et les bips qu’il faut payer si on les perd ou s’ils tombent en panne».
Son autre sujet de préoccupation : les «aides». «J’aime beaucoup la France, c’est un grand pays, mais le problème pour moi c’est le social. Il faut qu’ils arrêtent. Qu’il y ait des aides, je veux bien. Mais là, c’est trop. L’autre jour, j’étais au service voirie à la mairie, il y avait, c’est pas pour dénigrer les musulmanes ou quoi que ce soit, mais il y avait une femme qui avait des bijoux et qui faisait un scandale pour qu’on lui paie son EDF. C’est inadmissible.»
Nicolas Sarkozy, elle aurait voté pour lui en 2007. «J’avais mis tous mes espoirs en lui, je pensais qu’il allait faire des choses sur la sécurité, sur le travail. Mais rien. Aujourd’hui, on ne peut pas se promener tranquille, il faut se méfier de tout. À part nous interdire de télécharger des disques internet, il n’a rien fait. Et monsieur se permet de payer 35.000 euros une chambre d’hôtel.»
«Les déçus du Sarkozy, ici, votent FN. La dernière fois, certains parlaient de Ségolène, mais Le Pen, c’est la seule qui n’est jamais arrivée au pouvoir. Peut-être qu’elle nous décevrait aussi, mais il faut essayer.»
Le sort des jeunes Espagnols qui, poussés par la crise, reprennent le chemin de l’émigration, elle dit que «ça lui brise le cœur». «Le dernier est arrivé de Cadix avec sa valise, il pleuvait à verse, il était trempé jusqu’à la moelle, ça m’a fait de la peine.» Aux membres de l'association, Carmen Alonso demande des manteaux et des chaussures «pour équiper les nouveaux venus». Elle leur propose le couvert et aimerait aménager les locaux pour leur offrir «un endroit à l'abri». À sa manière, elle réinvente la tradition de charité propre à ce lieu... mais réservée à ses compatriotes.


